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L'eau à Marrakech : ce que le visiteur ne voit pas

Récits & carnets

Marrakech donne le change mieux qu'aucune autre ville. Des bassins, des jardins, des piscines, des palmiers : rien ne dit qu'on est dans une plaine semi-aride qui sort de six années de sécheresse. Cette abondance apparente n'est pas un mensonge, c'est une performance d'ingénierie vieille de plusieurs siècles, aujourd'hui sous contrainte. Voilà ce qui se joue sous vos pieds.

Le bassin de la Ménara, réservoir historique alimenté par les khettaras.
Le bassin de la Ménara, réservoir historique alimenté par les khettaras.

On arrive par avion au-dessus d’une plaine ocre, on atterrit, et vingt minutes plus tard on longe des jardins, des bassins, des palmiers et des piscines. La bascule est si franche qu’on ne la remarque pas. Marrakech donne le change mieux qu’aucune autre ville que je connaisse.

Cette abondance n’est pas un décor de tourisme. Elle est plus ancienne que le tourisme, et beaucoup plus fragile.

Une ville posée sur un réseau souterrain

Marrakech n’a pas de fleuve. Ce qui l’a rendue possible, c’est une technique : les khettaras, des galeries souterraines qui captent l’eau de la nappe en amont, au pied du Haut Atlas, et la conduisent par gravité jusqu’à la ville. L’eau circule sous terre, donc elle ne s’évapore pas en chemin. C’est toute la différence entre un canal à ciel ouvert dans une plaine à quarante-cinq degrés et un système qui arrive à destination.

Ce réseau alimentait de grands réservoirs. Celui des jardins de la Ménara en est le survivant le plus visible : ce bassin devant lequel tout le monde se photographie est une pièce d’infrastructure hydraulique, pas un élément décoratif. Les jardins historiques de la ville sont d’abord des ouvrages d’irrigation qui se sont trouvés être beaux.

Une bonne partie de ce réseau est aujourd’hui hors service, remplacée par des forages et des adductions modernes. Mais la logique demeure : cette ville est une démonstration de ce qu’on peut faire avec de l’eau qu’on est allé chercher loin.

Ce que six années de sécheresse ont changé

Le Maroc sort d’une séquence longue. Six années consécutives de déficit pluviométrique, avec ce que ça implique pour un pays dont l’agriculture pèse lourd.

Les chiffres du début 2026 sont meilleurs. Les barrages de la région Marrakech-Safi tournaient autour de soixante-neuf pour cent de remplissage en janvier, nettement au-dessus de l’année précédente. Le barrage de Lalla Takerkoust, le plus proche de la ville, est remonté d’environ vingt pour cent en août 2025 à trente-quatre pour cent en janvier 2026.

Il faut lire ces chiffres pour ce qu’ils sont. Ils montent l’hiver, ils descendent l’été, et une bonne saison ne solde pas un déficit installé. Si vous allez à Lalla Takerkoust en fin d’été et que le lac vous semble bas, ce n’est pas une déception : c’est l’état normal du plan d’eau à cette période, et c’est visible à l’œil nu sur les berges découvertes.

Ce que Marrakech a mesuré chez elle

Devant la pénurie annoncée en 2022, la préfecture a pris un arrêté gouvernemental, le n° 238 du 26 janvier 2022, dont l’article 3 impose aux établissements publics et parapublics d’auditer leur consommation d’eau et de bâtir un plan d’action d’efficience. Ce n’est pas une déclaration d’intention : un audit des cent plus gros consommateurs de la préfecture a suivi, piloté par l’Agence du bassin hydraulique du Tensift avec la RADEEMA, financé par le Conseil de la région à hauteur de six millions de dirhams.

L’échantillon dit ce qu’on est allé regarder : quarante administrations, vingt mosquées, dix hôtels, dix lycées, dix collèges, cinq hôpitaux, cinq centres de santé, et quelques équipements sportifs et marchés.

Dans cet échantillon, les hôtels arrivent en tête avec trente-sept pour cent de la consommation d’eau potable, devant les hôpitaux à vingt et un pour cent et les équipements sportifs à neuf pour cent.

Ce chiffre demande d’être lu pour ce qu’il est, sous peine de lui faire dire n’importe quoi. Il porte sur les cent plus gros compteurs de la préfecture, sélectionnés précisément parce qu’ils consomment beaucoup. Qu’un hôtel figure en tête d’un classement de gros consommateurs n’a rien d’un scandale : c’est un grand bâtiment ouvert toute l’année, avec des cuisines, une blanchisserie et souvent une piscine. Ce n’est pas « les hôtels boivent trente-sept pour cent de Marrakech », c’est « parmi les grands équipements que la ville a choisi d’aller mesurer, l’hôtellerie est le premier poste ». Et c’est bien pour cela qu’on l’a mesurée : c’est là que les économies sont les plus faciles à trouver.

L’audit les a d’ailleurs trouvées. Ses conclusions portent sur du très concret : colmatage des fuites, compteurs sur les puits, horloges sur les pompes, limiteurs de pression, arrosage au goutte-à-goutte, meilleur usage de l’eau traitée rachetée à la RADEEMA. Rien de spectaculaire, beaucoup d’efficacité.

En parallèle, des mesures ont été prises ville par ville au Maroc, à l’initiative des préfectures : interdiction d’arroser golfs et espaces verts à l’eau potable, remplissage de piscine limité à une fois par an, hammams fermés trois jours par semaine dans plusieurs villes. Ces décisions relevant de chaque préfecture et évoluant avec l’état de la ressource, la liste applicable se vérifie sur place. Et le chantier continue : depuis mai 2024, la ville travaille avec la coopération allemande sur la rationalisation et le recyclage de l’eau urbaine, six millions d’euros sur trois ans partagés avec Tanger.

Ce qu’on peut faire, et ce qui n’est que du théâtre

Un voyageur seul ne pèse pas sur le bilan hydrique d’une région, et la culpabilisation touristique est un genre littéraire que je trouve pénible. Ce que montrent les audits, ce n’est pas que les visiteurs seraient le problème, c’est que les grands équipements sont l’endroit où l’on trouve des économies, et qu’on est allé les chercher.

Ce qui est vrai est plus simple. Les gestes ordinaires suffisent : douches courtes, serviettes qu’on ne fait pas remplacer chaque jour, pas de réclamation quand une adresse explique qu’elle a réduit quelque chose. Une gourde filtrante ou de grands contenants plutôt que des petites bouteilles, parce que sur une semaine à deux le volume de plastique devient absurde.

Et surtout, ne pas exiger l’invisible. Un hammam fermé un jour donné, un fairway jauni, un bassin à moitié plein ne sont pas des ratés de prestation. Ce sont des mesures qui font exactement ce qu’on leur demande. Les traiter comme un manquement, c’est demander à la ville de vous cacher sa contrainte, ce qui est le seul comportement de visiteur qui coûte réellement quelque chose ici.

Le reste tient en une phrase. Cette ville vous montre des bassins et des palmiers parce que des gens sont allés chercher l’eau très loin, il y a très longtemps, et continuent. Ça se regarde autrement quand on le sait.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une khettara ?
Un réseau de galeries souterraines qui capte l'eau en amont, dans la nappe au pied du Haut Atlas, et la conduit par gravité jusqu'à la ville sans qu'elle s'évapore en route. C'est la technique qui a rendu Marrakech possible : sans elle, une plaine semi-aride n'aurait jamais porté une palmeraie, des jardins et des bassins de cette taille. Le système alimentait de grands réservoirs, dont celui de la Ménara. Une bonne partie du réseau historique est aujourd'hui hors service ou remplacée par des forages, mais l'ossature de la ville reste celle-là.
La sécheresse est-elle terminée ?
Non, mais la situation s'est améliorée. Après six années consécutives de déficit, les barrages de la région Marrakech-Safi affichaient un taux de remplissage global d'environ soixante-neuf pour cent début janvier 2026, en net progrès sur l'année précédente. Le barrage de Lalla Takerkoust, le plus proche de la ville, est passé d'environ vingt pour cent en août 2025 à trente-quatre pour cent en janvier 2026. Ce sont des chiffres de saison, qui remontent l'hiver et redescendent l'été : une bonne année ne clôt pas un déficit structurel.
Quelles restrictions d'eau existent au Maroc ?
Des mesures ont été prises ville par ville, à l'initiative des préfectures, et elles varient dans le temps. Parmi les plus courantes : l'interdiction d'arroser golfs, espaces verts et jardins avec de l'eau potable, l'interdiction de remplir une piscine privée ou publique plus d'une fois par an, l'interdiction de laver les rues et les véhicules, et dans plusieurs villes la fermeture des hammams trois jours par semaine. À Marrakech, l'arrêté gouvernemental n° 238 du 26 janvier 2022 a par ailleurs imposé aux établissements publics et parapublics d'auditer leur consommation et de bâtir un plan d'efficience. Ces décisions relevant de chaque préfecture et évoluant avec l'état de la ressource, la liste applicable se vérifie sur place : votre hébergement la connaît pour la semaine en cours.
Faut-il renoncer à la piscine ou au hammam ?
Non, et le sujet mérite d'être posé sans culpabilisation. Un séjour ne se joue pas sur une baignade, et le tourisme fait vivre une part importante de la ville. Ce qui compte davantage, c'est de ne pas exiger l'invisible : un hammam fermé un jour de la semaine, un golf au gazon jauni, un bassin à moitié vide ne sont pas des défaillances de service, ce sont des mesures qui fonctionnent. Le geste le plus utile reste banal : des douches courtes, des serviettes qu'on ne fait pas changer tous les jours, et pas d'insistance quand une adresse explique qu'elle a réduit quelque chose.
L'eau du robinet est-elle potable à Marrakech ?
Elle est traitée et distribuée comme eau potable en ville. Beaucoup de visiteurs préfèrent malgré tout l'eau en bouteille par précaution digestive, ce qui est un choix raisonnable les premiers jours. Le revers est le plastique : sur un séjour d'une semaine à deux personnes, cela représente un volume de bouteilles considérable. Une gourde filtrante, ou de grands contenants plutôt que des petits formats, règle le problème sans prendre de risque.

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