La côte oubliée : Oualidia, Safi, et pourquoi personne n'y va
Inspiration
Tout le monde quitte Marrakech vers l'ouest, vers Essaouira. Presque personne ne remonte au nord. Il y a pourtant là une lagune d'importance internationale, la capitale marocaine de l'huître, et une ville de potiers dont l'air est parmi les plus chargés du pays. Ce littoral est oublié pour de bonnes et de mauvaises raisons, et c'est ce mélange qui le rend intéressant.
Sur la route de l’ouest, celle d’Essaouira, on croise des cars, des taxis collectifs, des Français en location. Sur celle du nord, on ne croise à peu près rien. Les deux quittent pourtant la même ville, et l’écart de fréquentation entre elles n’a aucun rapport avec l’écart d’intérêt. Il tient à une chose : Essaouira est une destination, la côte au nord n’en est pas une. Elle est un passage vers Casablanca, que personne ne pense à interrompre.
J’ai fini par l’interrompre. Ce que j’y ai trouvé ne ressemble pas à ce qu’on vend d’habitude sous le mot littoral, et c’est précisément ce qui m’y a retenu.
Oualidia, une lagune qui travaille
Le village s’organise autour d’une lagune fermée par un cordon de sable, avec deux passes qui laissent entrer la marée. Ce n’est pas un décor : c’est un plan d’eau qui produit. Sept fermes ostréicoles y travaillent, pour de l’ordre de trente-sept tonnes par an, et alimentent une bonne partie du pays en huîtres et en palourdes. Les tables affleurent à marée basse, alignées comme des rangées de vigne posées sur l’eau.
L’endroit a un statut que peu de visiteurs soupçonnent. La lagune est inscrite à la convention de Ramsar, et classée site d’intérêt biologique et écologique de première priorité. Cent quatorze espèces d’oiseaux d’eau y sont recensées, pour une moyenne d’environ quinze mille trois cents individus, plus de trois pour cent de tous les oiseaux d’eau qui hivernent au Maroc. Les flamants sont là une bonne partie de l’année, parfois par centaines.
Ce qui frappe, quand on vient de Marrakech, c’est le silence. Pas le silence touristique des lieux qu’on a vidés pour la photo : le silence d’un endroit où il ne se passe rien de particulier, où des familles se baignent dans une eau plate et où des barques traversent en fin de journée. La lagune est peu profonde et abritée, donc l’eau y est nettement plus douce que sur les plages ouvertes de l’Atlantique. C’est l’un des rares endroits de cette côte où l’on peut nager sans se battre contre le ressac.
Le revers arrive en été. Un festival de l’huître se tient chaque année en juillet ou en août, et la villégiature marocaine remplit le village. La lagune supporte mal cette saison, et le visiteur aussi. Si l’idée est d’y trouver ce silence, il faut venir en dehors.
Safi, et ce que les guides ne disent pas
Une heure plus au sud, Safi est l’inverse d’Oualidia : une vraie ville, qui travaille dur et qui le montre.
Il y a de quoi la visiter. La colline des potiers, près de Bab Chaaba, concentre les ateliers et les fours depuis des générations, et c’est de là que vient une part de la céramique qu’on achète ensuite dans les souks de Marrakech. Les Portugais ont tenu la ville jusqu’en 1541 et y ont laissé la Kechla, forteresse du seizième siècle reprise et agrandie par les sultans, ainsi que Dar el Bahr, le château de la mer, posé face au port. Et au large, Ras Lafaa déroule une droite longue et creuse qui compte parmi les meilleures vagues du pays.
Il faut dire le reste. Safi accueille depuis 1965 le premier site chimique du groupe OCP, qui traite les phosphates de Gantour et regroupe Maroc Chimie et les deux unités Maroc Phosphore. L’axe Mohammedia-Safi présente le taux de pollution de l’air le plus élevé du pays. Les conserveries de sardines, qui ont fait la ville et employaient des milliers de personnes, sont pour l’essentiel arrêtées, entre la surpêche et les rejets. On marche dans une ville dont l’activité historique a été abîmée par celle qui l’a remplacée.
Je ne raconte pas ça pour décourager la visite. Je le raconte parce qu’un article qui vend Safi comme une perle méconnue ment par omission, et parce que la ville est plus intéressante avec cette couche qu’avec le vernis. Le port sent la marée et l’usine, les potiers travaillent une terre qu’ils tirent des environs, et les gens y vivent une histoire industrielle que le tourisme marocain préfère taire.
Ce que ce littoral n’est pas
Ce n’est pas une alternative à Essaouira, et prétendre le contraire rendrait service à personne. Essaouira a les alizés, une médina classée et une vraie infrastructure d’accueil. Oualidia a une lagune, des huîtres et une poignée d’adresses qui valent le déplacement pour elles-mêmes. Safi a une histoire et une industrie. Ce sont trois propositions différentes, pas trois versions de la même.
Ce n’est pas non plus une excursion. Trois heures pour Safi, trois heures trente pour Oualidia : partir le matin et rentrer le soir revient à passer sa journée sur la route pour une heure sur place. Ce littoral se prend en deux ou trois nuits, ou pas du tout. Il fonctionne bien en coupure au milieu d’un séjour plus long, ou en étape sur une route vers Casablanca.
Et le confort n’y est pas réparti également. Oualidia compte peu d’adresses, mais elles ne sont pas modestes pour autant : La Sultana, cinq étoiles membre des Small Luxury Hotels of the World, aligne douze chambres au-dessus de la lagune, un spa taillé dans la pierre et un bar à huîtres au bout d’un ponton ; le Château Eden El Rouh tient le quatre étoiles sur la route côtière, avec un versant bien-être marqué ; et la Villa La Falaise couvre le registre de la maison d’hôtes. Plus bas dans les prix, la Zina Surf House loue la chambre chez l’habitant au centre du village, à dix minutes à pied de la plage, autour de 40 € la nuit. Peu d’adresses, donc, mais la gamme est complète, du cinq étoiles au chez-l’habitant. Safi, elle, est fonctionnelle plutôt qu’agréable, et c’est là qu’il faut baisser ses attentes.
Pour qui ça vaut le détour
Pour qui veut simplement nager dans une eau calme et manger des huîtres en regardant la lagune : c’est la raison la plus évidente de venir, et la plus rarement citée. Pour qui a déjà fait Marrakech et cherche un autre Maroc que celui des médinas et de l’Atlas. Pour les regardeurs d’oiseaux, sans réserve : peu d’endroits offrent une telle concentration à si peu de distance. Pour les surfeurs, Ras Lafaa se passe de recommandation. Et pour ceux que l’artisanat intéresse vraiment, voir les fours de Safi change le rapport à la poterie qu’on rapporte : on cesse de la regarder comme un objet de souk pour la voir comme un produit de ville.
Pour un premier voyage au Maroc, en revanche, non. Il y a trop à faire ailleurs, et ce littoral demande de savoir ce qu’on vient y chercher. C’est un deuxième ou un troisième voyage, quand la carte postale a déjà été cochée et qu’on veut le pays derrière.
Si vous descendez ensuite vers l’ouest, Essaouira reste l’escale la plus simple depuis Marrakech, et se combine bien avec ce littoral sur une boucle de quelques jours. Et pour comprendre ce que vous verrez dans les ateliers de Safi, l’initiation à la poterie côté Marrakech donne les gestes de base avant d’aller voir ceux qui les tiennent depuis trente ans.