Se perdre en médina : pourquoi le GPS échoue, et ce qui marche
Conseils pratiques
Le point bleu traverse un mur, hésite, repart dans la direction opposée. Dans la médina de Marrakech, le GPS ne se trompe pas vraiment : il fait ce qu'il peut avec des ruelles de deux mètres bordées de murs de cinq. Ce qui suit explique pourquoi il lâche, ce qui le remplace, et pourquoi la personne qui s'approche pour vous aider vous coûtera plus cher que vous ne le croyez.
Le point bleu traverse un mur. Il hésite, se stabilise trente mètres plus loin dans un patio où vous n’êtes pas, puis repart en sens inverse. Vous levez les yeux, la ruelle fait deux mètres de large, les murs montent à cinq ou six, et il n’y a aucune plaque.
Ce n’est pas une panne. C’est le comportement normal d’un téléphone dans un tissu urbain que la technologie ne sait pas lire.
Pourquoi il lâche
Deux causes se cumulent, et il est utile de les distinguer parce qu’elles n’appellent pas la même parade.
La première est physique. Le signal satellite arrive mal au fond d’un couloir étroit bordé de murs hauts : peu de trajets directs, beaucoup de rebonds sur les façades. Le téléphone calcule sa position à partir de trajets rallongés par ces réflexions, et se croit ailleurs. D’où la dérive, et le point qui passe à travers les bâtiments.
La seconde est cartographique. La médina compte plus de quatre cents derbs. Beaucoup sont incomplets dans les bases de données, mal reliés entre eux, ou tracés alors qu’ils sont en réalité privés, couverts ou condamnés. Le calcul d’itinéraire vous envoie donc dans des passages qui n’existent que sur l’écran. À cela s’ajoute la signalétique : beaucoup de ruelles n’ont pas de plaque, celles qui en ont sont souvent en arabe seul, parfois repeintes, effacées ou orientées de façon ambiguë.
Autrement dit, le guidage pas à pas n’a pas les moyens de fonctionner ici. Ni la position, ni le réseau de chemins ne sont fiables.
Ce qui marche à la place
Le geste le plus rentable se fait avant le départ : télécharger la zone hors ligne, en couvrant large, de Bab Doukkala jusqu’à Bab Agnaou, des remparts près de la Koutoubia jusqu’au Mellah. La carte hors ligne ne corrige pas la dérive du point bleu, mais elle vous donne un fond de plan sans réseau, et surtout elle autorise le recoupement : vous lisez un nom sur un mur, vous le cherchez à l’écran, vous vous replacez à la main. C’est ce mouvement-là qui vous sort d’affaire, jamais la flèche bleue.
Sur le terrain, trois repères font le travail. Le minaret de la Koutoubia, soixante-dix mètres et construction la plus haute de la ville, se voit de presque partout : le repérer, c’est savoir où est l’ouest, et c’est le seul point fixe qui vaille à l’échelle de toute la médina. Le bruit ensuite, car depuis la moitié sud, marcher vers la rumeur mène à Jemaa el-Fna en dix à quinze minutes, et une fois sur la place vous êtes rebranché sur le reste. Les portes enfin, les babs, qui jalonnent les remparts et donnent toujours la sortie la plus proche.
Reste le réflexe le plus efficace et le moins pratiqué : monter. Une terrasse de café, un thé, deux minutes à regarder les toits, et la ville redevient lisible d’un coup. On repart avec un cap plutôt qu’une direction.
La personne qui vient vous aider
Vous êtes arrêté, le téléphone à la main, l’air perdu. Quelqu’un s’approche et propose de vous montrer le chemin, ou l’atelier, ou la tannerie.
Il faut être précis sur ce que ça coûte, parce que le récit habituel se trompe de sujet. Exercer comme guide sans agrément est une usurpation de profession réglementée, passible de trois mois à deux ans de prison, sanctionnée en pratique par une amende que l’intéressé paie avant de revenir sur le circuit. La brigade touristique procède régulièrement à des arrestations. Tout cela est vrai et ne vous concerne qu’indirectement.
Le vrai coût est économique. Ces accompagnateurs imposent une commission aux commerçants sur chaque achat que vous faites dans leur boutique. Le commerçant la répercute sur le prix qu’il vous annonce. Vous ne payez donc pas un pourboire à la fin d’une balade : vous payez un supplément sur tout ce que vous achèterez pendant, sans le voir passer. C’est la raison de fond pour laquelle il vaut mieux décliner, bien avant l’agacement ou la méfiance.
Décliner se fait court : un « non merci » net, sans explication ni négociation, et on continue de marcher. Le geste qui attire les propositions, c’est de s’arrêter au milieu de la rue téléphone en main. Si vous êtes réellement perdu, entrez quelque part. Une boutique installée, une pharmacie, un café : la personne derrière un comptoir n’a rien à gagner à vous accompagner, et vous renseignera en trente secondes.
Il faut dire aussi l’inverse, sinon on fabrique de la paranoïa. La grande majorité des gens qui vous adressent la parole dans la médina n’ont aucune arrière-pensée, et repartir de Marrakech en ayant traité chaque interlocuteur comme un rabatteur serait une façon triste de voyager.
Se perdre reste le meilleur usage
Tout ce qui précède sert à ne pas être perdu quand ça compte : un rendez-vous, un retour de nuit, une valise à traîner. Le reste du temps, l’errance est exactement ce pour quoi cette ville est faite : le souk des teinturiers ne se trouve pas en le cherchant.
La médina est petite. Elle est ceinte de remparts, et depuis n’importe quel point vous êtes à moins de vingt minutes d’une porte. On ne s’y perd jamais vraiment, on y perd seulement le fil de son itinéraire, ce qui n’est pas la même chose et n’a jamais fait de mal à personne.